La laïcité, c'est aussi l'égalité des chances et l'égalité des droits.

Publié le par Christiane Taubira

Tous les foulards ne sont pas une déclaration de guerre à la République. Ils peuvent aussi être un défi lancé à l'invisibilité institutionnelle de populations refoulées à la périphérie des villes de France. Ils sont parfois aussi l'expression d'une identité culturelle réduite à une exhibition de croyances. Ce rétrécissement progresse au rythme où les pouvoirs publics désertent les territoires de banlieue, abandonnent en friche des territoires de conscience au lieu d'y semer la fraternité et la justice sociale. Il s'opère aussi à l'allure où se démaille le lien social, où les inégalités corrodent le sentiment d'appartenance à la communauté nationale.

 Les lois anti-foulard et consorts ne résument pas la laïcité. D'ailleurs, si la laïcité est un principe constitutionnel inscrit dans la loi fondamentale depuis 1946, aucun document officiel n'en porte définition. La Constitution de la ive République se réfère explicitement à la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen. Il doit s'agir autant des articles reconnaissant la liberté de religion que de ceux qui consacrent l'autonomie du sujet et l'égalité en droit.

 D'ailleurs, faute de définition, dans une joyeuse improvisation, certains déclarent la laïcité intemporelle et universelle, la faisant remonter à la Grèce antique, à Aristote, à Averroès, au xie siècle, à Spinoza, au xviie siècle, au siècle des Lumières et au projet sur l'instruction publique présenté en 1792 par Condorcet devant la Convention. D'autres la font même remonter à Confucius et à Jésus-Christ, comme M. Séguin.

 Si l'on retient comme principes essentiels de la laïcité la séparation de la sphère publique de la sphère privée, du spirituel et du temporel, le droit d'exercer sa rationalité sur toutes les formes de spiritualité, avec ou sans Dieu, la libération de l'homme de toutes les aliénations, religieuses, politiques et culturelles, des auteurs éminents comme Jules Ferry, Émile Combes, Aristide Briand, Gambetta et Clemenceau peuvent être cités, ainsi que Mirabeau lui-même pour avoir déclaré que « la religion n'est pas, ne peut être un rapport social ». Plus concrètement, la laïcité, disons-le avec force, est un récit collectif en France.

 En outre, si elle est un rempart contre les influences confessionnelles, partisanes et économiques, cette fortification ne saurait souffrir aucune forme d'ouverture, d'abaissement ou d'assouplissement. On a suffisamment répété que ce n'est pas une pensée de combat antireligieux. Il demeure que, dans ce récit historique français, la laïcité s'est forgée contre les cléricalismes, non seulement religieux mais aussi corporatistes, comme en témoigne l'histoire du Comité des forges.

 De fait, la pensée laïque regroupe des athées, d'irréductibles libres-penseurs, ainsi que des agnostiques et des croyants. En effet la laïcité ne bannit pas les inspirations idéalistes et spiritualistes de l'œuvre publique. Elle n'ignore pas les lourdes interrogations propres à la condition humaine. Elle présume que la spiritualité transcende la foi, comme l'éthique transcende la morale. Si la raison est la voie d'accès privilégiée aux connaissances, elle n'en est pas la seule. Mais les défenseurs de la pensée laïque sont unis dans la conviction que le religieux ne peut avoir d'influence sur la décision publique dans l'élaboration des règles communes.

 Cela étant, la religion n'est pas seule en cause. La confiscation des institutions publiques à des fins partisanes par exemple, par le verrouillage des contre-pouvoirs et des entreprises publiques, par l'influence des milieux économiques et financiers sur la décision publique, par l'inégal accès des familles politiques et philosophiques aux grands médias nationaux, sont des atteintes à la laïcité.

 Outre les attaques frontales, existent des attaques fourbes et insidieuses. La République est ébréchée par les concessions consenties à diverses revendications dont certaines lui sont franchement hostiles, alors que d'autres ne sont que déraisonnables ou inoffensives : inoffensive, l'adaptation des menus des cantines scolaires ou la tolérance pour les absences les jours de rite ; déraisonnable, l'aménagement des horaires de piscine, mais franchement hostiles les aumôneries installées dans les espaces publics, rarement œcuméniques, donc souvent inégalitaires ; franchement hostiles l'exigence sur le genre du médecin soignant dans les hôpitaux publics, le port du voile dans un contexte de rapport de forces manifeste, mais aussi la charge du Vatican, si fortement relayée lors de l'élaboration du projet de convention de l'Union européenne, la présence officielle, en de multiples circonstances, d'un ministre dans un lieu de culte et un calendrier civil truffé de fêtes religieuses d'un seul culte.

 Oui, la fermeté et la vigilance sur les principes de la laïcité s'imposent, mais fermeté et vigilance égales contre toutes les injustices, contre toutes les inégalités, leurs sources et les blessures profondes qu'elles ont créées. A cet égard, l'un des mérites du débat sur la laïcité est de nous renvoyer au statut de la femme, qu'il s'agisse du mariage, de la filiation, de la gestion du patrimoine, de ses droits au travail, bref, de son libre arbitre en tant que personne autonome et sujet de droit.

 Les chiffres sont éloquents : les femmes ne participent que pour 10 % à la décision politique et pour moins de 4 % à la décision économique. A compétence égale, leur salaire moyen est de 27 % inférieur à celui des hommes. Elles constituent 80 % des plus pauvres et les deux tiers des bataillons de salariés en contrats précaires ou à temps partiel. Dans notre pays, elles ne votent que depuis à peine un demi-siècle et subissent de plein fouet les violences conjugales domestiques, inceste inclus. Il y a à peine vingt-cinq ans, elles devaient obtenir l'autorisation de leur mari pour gérer leur patrimoine et sortir du territoire.

 Voilà qui interroge la citoyenneté au regard de la lutte contre les discriminations et qui interroge la République sur ses obligations constitutionnelles de protection de tous les citoyens, sans distinction d'origine, de sexe et de religion. La laïcité, c'est aussi l'égalité des chances et l'égalité des droits. Elle est niée lorsque, chaque fois qu'il s'agit ici de dire ce qui convient aux femmes, les hommes sont beaucoup plus nombreux.

 Ce débat nous renvoie également à notre réaction face aux démonstrations religieuses, à notre rapport à la spiritualité et à la libre conscience, à notre gêne face à un exhibitionnisme religieux dont nous n'avons plus l'habitude et à notre angoisse sur des questions existentielle, tels l'accompagnement en fin de vie et le droit de mourir dans la dignité.

 Il nous renvoie aussi à l'histoire coloniale de la France, à la non-représentation institutionnelle de sa diversité culturelle et aux formes de protestation contre cette invisibilité institutionnelle. Elle nous renvoie enfin au débat faussé sur l'intégration qui concerne, la plupart du temps, de jeunes Français qui n'ont aucun pays de rechange.

 La laïcité est sans nul doute en péril. Mais c'est un combat permanent, non une tolérance. Notre responsabilité en matière d'éducation est grande. Elle relève des pouvoirs publics, mais elle est aussi dispensée par la société civile, notamment au travers des écoles confessionnelles, or les mesures de la loi de 2004 ne s’y appliquent pas. C'est une façon étrange d'adoucir la rigueur de ce texte. L'école, lieu cardinal où l'on se prépare à la citoyenneté, ne se satisfait plus des schémas classiques et des débats artificiels.

 Il reste à dire et à décliner les missions de l'éducation. L'école est le lieu où l'on peut acquérir les moyens de s'affranchir des transcendances religieuses, des prédestinations politiques, des déterminismes économiques, sociaux, ethniques. L'école n'est ni un lieu de tolérance molle ni un lieu d'intolérance. Sans éducation à l'altérité, la laïcité n'est que chimère.

 Oui, la République française est bien laïque. Elle appartient aux agnostiques, aux animistes, aux athées, aux chrétiens, aux juifs, aux musulmans. La liberté de conscience et la liberté de croyance sont des promesses de la République.

 La France est aussi une République sociale qui ne peut se sentir quitte des inégalités qui se creusent, des injustices qui s'élargissent, de la rage qui fouille son sillon dans le cœur d'une partie de ses enfants. L'égalité et la fraternité sont également des promesses de la République.

 Il revient donc à la première collectivité de la République, le Gouvernement, de veiller, par des politiques publiques efficaces de reconquête des territoires de banlieue et des territoires de conscience provisoirement perdus, au respect des promesses de la République.

Publié dans libre opinion

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Lord Rapter 16/01/2007 17:00

Je pense personnellement que Madame TAUBIRA milite clairement POUR les noirs contre les BLANCS, sous couvert d'un principe d'égalité.
Le fait est que dans notre République sinistrée, on constate un développement "médiatico-démagogique" et "pseudo-idéologique" de ces lois et idées anti-discriminations, qui ne peuvent soigner en profondeur la rupture qu'il peut y avoir entre différentes communautés plus ou moins instrumentalisées.
Faire des lois communautaristes (masquées) pour lutter contre celui-ci est voué à l'échec...

thimele 18/12/2006 18:04

La laïcité c'est aussi l'intérêt général.Les lois communautaristes comme celle de Mme Taubira sur la traite des noirs sont donc totalement à l'opposé de l'idéal laïque.Les "noirs" ont leur loi, les "juifs" et les "arméniens" de même. C'est davantage un déchirement de la République qu'une volonté d'unir tous les français autour d'un idéal commun.