Dialogue avec les internautes de LIBERATION

Publié le par Christiane Taubira

Christiane Taubira a répondu lundi 6 novembre, aux questions des internautes de Libération.

Eric 33: Vous représentez une vision progressiste, moderne de la société française, dans lequel tout un pan de la population peut se reconnaître, au-delà d’une «communauté», comme certains le prétendent, de bien mauvaise foi. Quelles leçons tirez-vous de la non-investiture de votre parti? Comment continuerez-vous à agir et affirmer vos convictions?
Les accusations de communautarisme ou de résonance communautaire sont incontestablement de mauvaise foi. Puisque rien, dans mes propos ni dans mon parcours, ne peut l’étayer. Néanmoins, cette récurrence renvoie aux difficultés pour certains, dans cette société, à juger au-delà de la couleur. Quant à la décision du congrès du PRG, je continue à penser qu’elle est un sacrifice inutile, qu’elle ne rend pas service à la gauche, indépendamment de la demande pressante de la direction du PS. Je continuerai pour ma part à essayer de convaincre, au sein du parti, mais également à participer à toutes sortes de débats et d’actions dans la société. Je considère que la responsabilité à l’égard de ceux qui, dans ce pays, sont attachés au même idéal que moi, et ceux qui subissent des inégalités ou des injustices m’obligent à continuer à me battre.

Lolo: Fallait-il courir le risque de se retrouver avec le candidat du Front national au deuxième tour? Le choix du PRG n’est-il pas celui de la sagesse?
Je ne pense pas que le renoncement à ses propres convictions et à sa contribution à rendre la gauche capable de transformer cette société, pour la rendre plus juste, plus fraternelle, soit un moyen d’éviter la présence du Front National. C’est justement l’absence de réponses aux attentes de nombreuses catégories de la population, mais aussi cette impression d’arrangements entre partenaires politiques qui participent de l’égarement de certains électeurs ou de la désaffection civique. Rappelons-nous qu’il y avait en 2002, cinq millions d’abstentionnistes.

Karim54: Avez-vous pensé à fonder votre parti, qui pourrait afficher des objectifs, des préférences politiques et la revendication de certaines minorités ethniques?
Cette suggestion de créer un parti m’a été fait depuis 2002 à de multiples reprises. Si je devais y céder, ce ne serait pas pour créer une force politique réservée à des minorités ethniques. Je reste persuadée que le moyen de dissoudre les nombreuses couches d’injustices, d’exclusion, de discrimination, de relégation, qui frappent des millions de personnes, c’est d’exiger pour elles, le respect de l’égalité des droits, le plein exercice de la citoyenneté. Je crois que c’est un luxe dévastateur, lorsque l’on est exclu de tout, de croire que s’exclure encore ou se mettre à part, peut constituer un chemin. À l’intérieur du PRG, de nombreux militants partagent cette conviction.

Pierre: Quels étaient vos arguments pour la présentation d’un candidat PRG aux présidentielles?
Le radicalisme dont je partage l’essentiel des idées, postule d’aller à la racine des choses. C’est pour cela que notre regard sur la société, nos propositions sont très fortement orientées sur les sujets de société, sur les causes des inégalités, de la faiblesse économique, de l’impuissance diplomatique. Nos propositions sont centrées sur la nécessité de recoudre le lien civique et le lien social, sur l’économie sociale et solidaire. Des services publics à l’échelle de l’Europe, une solidarité Nord-Sud qui ne soit pas cette mascarade. Avec ces aides qui se perdent sur des comptes anonymes de banques européennes. Aucun autre parti n’approche ainsi les difficultés de la société.

Karim54: Il me semble pourtant que la multiplication des candidatures à gauche risque de nous renvoyer une fois de plus au 2e tour de 2002: droite contre extrême droite. Ce cauchemar, s’il se répétait, ne risque-t-il pas d’affaiblir la gauche?
Je pense que la gauche française s’est affaiblie elle-même, en se déconnectant des difficultés et des attentes de ceux qui sont portés à croire en elle.
Je vous invite à lire sur mon blog, ou sur mon site, un point de vue que j’ai appelé «la politique de la panique». Juste quelques repères: en 95, le candidat du PS a fait 23%; en 2002, le même candidat n’atteint pas 17%; après 5 ans de législature et de gouvernement, il perd plus d’un million d’électeurs. Vous admettrez que ce n’est pas moi qui les ai capturés. La politique s’honore de courage et de lucidité. Nous devons faire l’effort de nous hisser à la hauteur des interrogations et des exigences de ceux qui ont besoin de politique publique de gauche.

Gégé: On parle très peu de la Guyane, vous en êtes députée, quelles sont vos priorités pour ce département?

La Guyane est en Amérique du Sud. Et contrairement à ce que l’on pense souvent, tout en étant un Département Français d’Outre mer, elle a une sociologie sud américaine. Elle est confrontée à des problématiques que les pays d’Amérique du sud traitent depuis un siècle. Économie informelle (activité de «débrouille»), économie souterraine (interlope), flux migratoire, insécurité, coexistence d’un système médical traditionnel et d’un système libéral, éducation confrontée au plurilinguisme, à la multi culturalité sur un territoire enclavé. On s’obstine à répondre à tout cela avec des règles et des mesures inadaptées. Par ailleurs, comme le reste de l’Outre mer, la Guyane répond d’expériences multiculturelles et oecuméniques, qui ont contribué à forger une identité commune. Elle partage avec les pays voisins des systèmes économiques, des techniques, des savoir-faire qu’il serait utile de regarder de près par rapport à certains débats que traversent la société française.

pol: Vous voulez éradiquer la misère et la pauvreté en France, que proposez-vous?
Je pense d’abord qu’un certain nombre de biens et de services doivent rigoureusement faire l’objet de services publics pour tous: l’eau potable, l’énergie, le transport. Par ailleurs, il y a d’énormes inégalités entre les territoires, il faut donc un dispositif de péréquation générale. Mettre en place un système de solidarité qui compense les inégalités entre les régions riches et les régions plus pauvres.
Nous vivons dans une société de prospérité et de misère. Je plaide pour un système économique plus performant, pour plus de prospérité, mais en protégeant les salariés. C’est ce que permet l’économie solidaire (coopérative, mutuelle etc.). Un exemple: la société d’optique la plus prospère en Europe est une société coopérative. Il y a des banques, des assurances, des groupes de presse qui sont des coopératives. Ce n’est donc pas une économie au rabais. Je plaide aussi pour l’éradication de la misère, par une meilleure redistribution. L’impôt en est un des moyens. Or, ces dernières années, le gouvernement a affaibli la progressivité de l’impôt, qui est un mécanisme d’égalité de l’effort fiscal. Je pense que dans une société prospère et démocratique comme la nôtre, chacun doit avoir un logement. Mieux, chacun doit pouvoir accéder à la propriété de son logement. Ce n’est pas seulement un regard généreux sur la société, c’est une exigence de raison. Les injustices finissent par miner la cohésion nationale. Les insurrections, de ceux qui ont la force d’en faire, s’inscrivent dans cette pensée de Saint Just: «Les malheureux sont les puissants de la Terre, ils ont le droit de traiter en maître les gouvernements qui les négligent».

Palinou: pourriez-vous réagir à la condamnation à mort de Saddam Hussein?
Je suis, depuis longtemps, une militante ardente pour l’abolition de la peine de mort dans le monde. Je ne sous-estime pas les crimes de Saddam Hussein, sans même considérer comme circonstances atténuantes la complicité ou la complaisance de gouvernements, d’Europe et des Etats-Unis.
Mais je crois profondément que la justice dans une démocratie n’est pas la vengeance. Et je ne trouve aucune vertu à la peine de mort. Par contre, j’aiguise de plus en plus les exigences pour que dans toutes les sociétés l’éducation, les libertés individuelles, les libertés publiques, rendent les peuples moins vulnérables aux régimes autoritaires. C’est une responsabilité de l’ONU, et particulièrement des pays membres du Conseil de sécurité. C’est leur devoir, envers les peuples et les citoyens du monde.

 

 

 

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Publié dans libre opinion

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Stephane 28/11/2006 15:49

J'ai trouvé votre prestation dans Ripostes, assez décevante je dois dire face à Mr Le Pen, je m'attendais à plus d'arguments de votre part.