Immigration : le réquisitoire de Christiane Taubira

Publié le par Comité Taubira 2007

Intervention de Christiane Taubira, député PRG de Guyane à l'assemblée nationale lors du débat sur le projet de loi relatif à  l'immigration et l'intégration :

 

Mme Christiane Taubira – Il y a moins de deux semaines, un éducateur venant de l’hexagone et exerçant en Guyane depuis deux ans dans un foyer pour enfants, était soupçonné d’avoir séquestré, violé et tué par asphyxie une enfant de six ans, déjà malmenée par la vie, puisque vivant dans un foyer à l’âge où d’autres enfants s’endorment sous le regard attendri d’une maman ou bercés par la voix du papa qui leur raconte une histoire. Comme vous le supposez, l’émoi fut immense en Guyane. Et si j’ai dit que l’éducateur était soupçonné, c’est pour respecter la présomption d’innocence puisqu’il a fourni, par la voix de son avocat, des explications à son geste.

Imaginez que sous l’empire de l’émotion, tous les éducateurs venant de France métropolitaine – et peut-être les enseignants – soient désormais regardés comme des pédo-criminels. Imaginez que l’on en soit venu à considérer que les faits ne se suffisaient pas à eux-mêmes et que seules les origines de leur auteur pouvaient les expliquer. C’eût été dévastateur et misérable. Pourtant, que faites-vous d’autre, lorsque, par des slogans à l’emporte-pièce, vous considérez que tout étranger est suspect de polygamie, de fraude aux allocations, de mariage camouflé, de demande abusive d’asile ou de reconnaissance de paternité de complaisance ?

Pendant des siècles, on a raconté au monde entier que le français était la langue des amoureux et des poètes. Il faudra désormais expliquer que l’amour est, en France, systématiquement suspect. Quant aux conditions de ressources, les niveaux exigés sont tels qu’il est permis de penser que le Gouvernement a enfin compris qu’il fallait revaloriser sensiblement les minima sociaux et les salaires versés aux travailleurs pauvres !

René Char disait que les mots savent de nous plus que nous en savons nous-mêmes. Ils sont révélateurs, vos mots, qui disent votre manque de confiance dans la France et le mépris des hommes. En parlant d’immigration subie, vous ravalez la France au niveau des pays impuissants, où le pouvoir est aux mains de factions. Pis, vous présentez le regroupement familial comme le pire des dangers, digne du Cheval de Troie et marque de nouvelles ruses barbares. Or cela ne concerne que 25 000 personnes sur une population de 62 millions ! Dès lors, vos alarmes sont pitoyables.

Quant au concept d’immigration choisie, il n’est pas plus glorieux. Choisir parmi les hommes, c’est délégitimer les racines, inciter à la discrimination et sublimer l’exclusion. Loin d’être par trop théoriques, ces considérations éthiques sont absolument nécessaires. Avec la mondialisation, tout circule, des armes aux animaux protégés en passant par les œuvres d’art, les services, les médicaments ou les moustiques ! Pour ce qui concerne les hommes, seule une action de fond, concertée entre tous les pays, permettrait de dégager des pistes d’action efficaces. Mais peut-être n’est-ce pas l’efficacité que vous recherchez ?

Ce qui vous croient novateurs se trompent. Il y a des précédents. Il y avait même des marchés, où le prix d’adjudication dépendait de la denture, de la musculature ou de la fertilité supposée. Par la suite, il est vrai que certains ont choisi de servir sous le drapeau français et, aujourd’hui, la cristallisation des pensions de guerre rappelle que ces anciens combattants, dont les arrière-petits-enfants sont parfois déclarés indésirables, ont été victimes d’une injustice d’État, fomentée en connivence avec leurs propres gouvernements.

Quant aux outre-mer, ils font l’objet, dans ce texte, de toutes les sollicitations : dérogations, exemptions, exceptions, au motif que « leur relative prospérité les soumet à une pression migratoire exceptionnelle ». Je puis vous dire qu’en Guyane, ceux qui ne trouvent pas de places pour leurs enfants, ceux qui découvrent le taux de chômage, ceux qui attendent un logement depuis six ans et ceux qui mesurent l’état sinistré des services publics seront sensibles à cette « relative prospérité ».

On nous dit que l’immigration est dangereuse pour la Guyane. Alors, bien sûr, vous trouverez des élus pour vous soutenir dans votre exercice d’illusionnisme : ceux qui ont oublié d’où ils viennent, ceux qui oublient que les ressortissants ultramarins ressemblent beaucoup à un gibier pourchassé, ceux qui oublient que, lorsque la situation se dégrade, les ultramarins sont soumis à maintes humiliations et subissent la discrimination, ceux qui croient que seuls les enfants des autres y seront exposés, ceux qui sont pressés d’absoudre l’État de ses fautes, ceux qui sont prêts à l’exempter de toute évaluation des politiques répressives demeurées sans résultat, ceux qui l’exonèrent de ses responsabilités dans le développement de l’économie, et dans la valorisation du patrimoine forestier, minier, hydrographique et maritime. Ceux-là se contenteront de vos projections statistiques tout en sachant pertinemment que les reconduites à la frontière sont surestimées. En effet, une même personne est souvent reconduite à la frontière trois fois durant la même année. Et il n’est pas rare qu’à l’approche des fêtes de Noël, certains clandestins se livrent spontanément à la gendarmerie pour passer les fêtes chez eux ! L’objectif de 7 5000 reconduites à la frontière en 2006 est donc dérisoire.

Chaque fois que vous avez voulu étouffer des revendications politiques et territoriales, vous avez organisé l’immigration. Lorsqu’il aurait fallu plutôt former des hommes, en période de surchauffe économique, à l’époque des grands chantiers dont celui de l’activité spatiale, vous avez organisé l’immigration. Aujourd’hui, la machine tourne folle. Pour autant, les entreprises continueront à recruter des travailleurs clandestins qui, grâce à certaines accointances, disparaîtront à l’approche d’une mission de contrôle…

L’efficacité, nous le savons, passe par des actions concertées et pérennes avec les pays voisins. Malheureusement, vous ne voulez pas renoncer au chiffon rouge… Par ailleurs, depuis quatre ans, l’image déplorable que vous donnez de la France…

M. Mansour Kamardine – Oh !

Mme Christiane Taubira - …incite à moins de respect envers cette belle puissance provisoirement éteinte. Les pays voisins sont de moins en moins enclins à la traiter comme un partenaire loyal. René Char pour qualifier ces variations de parcours, ces ambitions à géométrie variable, avait eu cette phrase : « Monter, grimper, oui ! Mais se hisser, oh, comme c’est difficile ! » (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et du groupe des députés communistes et républicains)

L'intégralité du débat :
http://www.assemblee-nationale.fr/12/cra/2005-2006/203.asp

Publié dans libre opinion

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