« Si on occulte l’histoire, elle resurgit avec une violence inouïe »

Publié le par Christiane Taubira

Entretien avec Jacqueline Sellem « les archives de l’Humanité »

Députée PRG de Guyane, Christiane Taubira est à l’origine de la loi qui désigne l’esclavage et la traite comme des crimes contre l’humanité.

La loi qui porte votre nom reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Elle a été votée le 10 mai 2001. Pour la première fois, cette année, une commémoration officielle aura lieu. Cette loi a été un combat difficile...

Christiane Taubira. J’ai déposé le texte en juin 1998. La première lecture à l’Assemblée nationale a eu lieu le 19 février 1999. Les difficultés ont commencé au Sénat qui a presque démoli le texte. Mais les députés l’ont rétabli assez rapidement pour la deuxième lecture. Le calendrier n’a donc rien d’exceptionnel. En revanche, j’ai dû affronter des questions extrêmement douloureuses. J’ai découvert cette histoire, adolescente, toute seule. Cela faisait vingt ans que je la parcourais. Je pensais avoir fait la paix avec elle. Mais, pour être à la hauteur du texte, de l’enjeu, je m’y suis replongée à corps perdu en lisant pratiquement tout ce qui avait été écrit de sérieux sur le sujet. Et pendant plusieurs mois, j’ai été complètement lacérée, concassée à l’intérieur. Mais je me disais : ce n’est pas ton histoire à toi toute seule donc il faut mener cela à bien.

Le traumatisme de l’esclavage ne s’est pas atténué avec les générations. Les très jeunes montrent au contraire une extrême sensibilité. Comment l’expliquez-vous ?

Christiane Taubira. Ce sont les dégâts du silence. Les générations portent une charge de moins en moins lourde lorsque la transmission se fait. Si on occulte l’histoire, elle resurgit avec une violence inouïe. Un système qui organise la capture d’hommes, leur entrave, leur commerce, est monstrueux. Et non seulement remontent des phrases de mépris, des choses intériorisées qui vous déchirent, mais tout d’un coup vous avez les clefs, vous comprenez que l’explication est dans l’histoire et le déni de l’histoire. La génération d’aujourd’hui est celle qui est confrontée à cette sortie de l’histoire, elle le vit intensément, douloureusement.

Quels sont les premiers effets de la loi ?

Christiane Taubira. J’ai entendu de la part de personnes de tous âges des paroles du genre : « J’ai retrouvé ma dignité, lorsque je vais dans les administrations, je suis maintenant sûre de moi. » Ou même : « Je peux prendre des initiatives, j’ai des projets. » Alors que beaucoup étaient persuadés que la République française ne reconnaîtrait jamais le crime contre l’humanité, leur scepticisme est tombé. Et le débat sur la réparation s’est apaisé parce que cet acte a été vécu comme une réparation symbolique essentielle. Pour ma part, j’ai toujours refusé toute idée d’indemnité financière. Il n’y a pas un prix pour la souffrance de mes ancêtres, simplement j’exige des politiques publiques de réparation parce qu’on a installé des injustices qui se reproduisent, on a construit des mécanismes d’inégalité, exclu des populations entières. Aujourd’hui, une parole officielle et solennelle dit : vous venez de cette histoire, elle est reconnue, assumée et on va essayer d’en tirer les conséquences. Mais cela n’est pas encore gagné concrètement.

Que reste-t-il donc à faire ?

Christiane Taubira. L’essentiel, c’est les programmes scolaires. Il faut que cette histoire soit enseignée, non pas pour dire que les Blancs, les Français, les Anglais étaient monstrueux. Mais pour expliquer que pendant quatre siècles et demi, la prospérité de sociétés entières s’est organisée sur le commerce d’êtres humains. Parce que la traite européenne a eu lieu au moment de la montée du capitalisme, et si elle a été systématisée c’est que celui-ci avait besoin de régularité dans les débouchés, les marchés, les approvisionnements. Quand vous avez quinze ou seize ans, que vous ne comprenez pas le programme scolaire - la Mésopotamie, Vercingétorix... - personne ne vous explique que ce ne sont pas vos repères. Et un jour, vous tombez sur un bouquin qui vous dit d’où vous venez. Je me souviens de ce que j’ai ressenti quand, complètement par hasard, je suis tombée sur cette histoire. Je ne veux cette expérience pour aucun gamin au monde, quels que soient sa couleur, sa culture, son pays. Les intellectuels qui contestent la nécessité de cet enseignement ne réalisent pas qu’ils font courir un danger colossal à la société française. Le monde est interconnecté, ce qu’on n’apprendra pas en France, on l’apprendra sur des sites Internet créés par n’importe qui.

Où en est ce nouveau combat ?

Christiane Taubira. Il est difficile. Une refonte des programmes a eu lieu en 2003, or cette loi qui date de 2001 n’a pas été prise en considération. Le décret d’application du Conseil d’État a été tardif. La mise en place du comité pour la mémoire de l’esclavage a pris presque trois ans. Mais, à partir de cette année, la commémoration va s’inscrire dans le calendrier officiel. Ce 10 mai, de très nombreuses initiatives sont annoncées. Certaines villes m’invitent tout en précisant qu’elles n’ont pas participé à la traite négrière... Je vais y aller pour leur dire : vous n’étiez pas un port négrier, mais en France où la traite a duré deux siècles et demi, toute l’économie a forcément été impliquée, jusque dans les territoires les plus profonds. Les chantiers navals, le textile, le petit artisanat de la pacotille embarquée sur les bateaux y étaient directement liés. C’est une bataille pédagogique et politique au sens le plus noble du terme. La cohésion nationale, la perception de l’identité nationale, les chances d’inclusion de catégories de la population sont liées à cet enseignement. Lorsque cette histoire entrera dans les programmes scolaires, beaucoup de tensions tomberont. De nombreux enseignants prennent déjà des initiatives très intéressantes. Il faut créer les conditions d’un échange d’expérience, d’un partage.

Entretien réalisé par Jacqueline Sellem

Publié dans actualités politiques

Commenter cet article

SELLEM 11/08/2006 19:53

oui, bien sûr, mais il est tout à fait opportun (pour l'histoire) de rappeler que l'esclavage était le fait d'une société mondiale de l'époque, et, que le Moyen Orient et l'Afrique du nord ont  "reçu" autant d'resclaves venant de l'Afrique sub saharienne que l'amérique et l'Europe